Le rapport d'étonnement de Sophie, arrivée du Laos en septembre 2021.
Propos recueillis par Cécile Criquet
L'expérience de Sophie est enrichissante parce qu'elle nous montre qu'Antananarivo ne se gagne pas forcément du premier coup. Elle a fini par aimer cette ville qu'elle a apprivoisée. Ou est-ce la ville qui l'a apprivoisée ?
Beaucoup de Tana ne fut pas surprenant pour Sophie, au regard de son expérience mêlant Asie et Afrique.
Les embouteillages ? Pfff, pas pire qu'à Vientiane.
Les fils électriques anarchiques en toile d'araignée ivre ? Pfff, pas pire qu'au Cameroun. La désorganisation organisée ou l'organisation désorganisée ? Pfff, si elle avait été une étudiante camerounaise, elle aurait tout de suite compris le système des transports !
Non vraiment, les surprises sont venues d'ailleurs. Le froid. La grande ville. Les dénivelés. Le noir. Les expat'. Pas nécessairement dans l'ordre.
Bêtement, Madagascar étant en Afrique, il y ferait chaud. Que nenni ! Il faisait un froid de gueux à son arrivée. Et cela a duré ! Trop. Froid dehors et encore plus froid dedans. Pas équipée, pas préparée : gelée ! La découverte des cachemires a légèrement adouci la froidure. Mais punaise ! Il faisait froid !!!
Une ville gigantesque. Qui part de partout. Difficile à appréhender. Une ville d'eau. Avec des marais et des lacs partout. Elle ne l'a pas fait rêver cette drôle de ville !
Avec en prime, des rues à pic, en lacets, étroites.
Terrorisantes.
Sophie n'a jamais vécu que sur du plat.
Comment arriver à grimper avec sa petite chinoise (sa voiture) si elle doit s'arrêter en pleine côte ?
Les expériences antérieures la rattrapent toujours un peu, la nuit. La nuit noire noire noire dans les rues désertes où il n'y a pas un clampin. Que faire si un béret l'arrête ? Elle a appris que, ici, les uniformes ne sont pas un souci. Cela ne l'a pas empêchée de sortir. Mais elle n'est toujours pas très très rassurée.
Désormais, gagnée par la ville, Sophie en aime plus d'un aspect.
Sophie aime les couleurs douces et chaudes de Tana, ses oranges, jaunes et rouges. Ses verts quand il pleut, tous ces verts.
Ses rizières, partout, si proches, qu'il faut parfois traverser pour aller sur un autre îlot urbain.
Ses routes pavées biscornues qui offrent un point de vue de malade au détour d'une architecture riche.
Son énergie qui s'exprime à travers les nombreuses petites échoppes colorées qui régalent regards et curiosité, où la profusion des légumes côtoie les bassines, les réparateurs de vélo, les vendeurs de plaques d'immatriculation exposées artistiquement, les marchands de stickers pour tous les goûts…
Antananarivo est une ville vivante, palpitante qui nous montre ce qu'est le partage.
Le partage de la route : entre les piétons, nombreux, les vélos, rapides, les charrettes, chargées, qui avancent à 2 à l'heure, les taxis be à la porte ouverte, les voitures qui ne klaxonnent que pour dire merci… Et le tout dans un ballet bien huilé. Eh ! Les Français de la France ! Venez ici apprendre comment on partage la route !
Sophie aime la calme sympathie des gens, leur absence d'agressivité et d'éclats avec ce qu'il faut d'expressivité, leur négociation (elle qui déteste le concept) apaisée et non théâtralisée (versus le Cameroun !!), leur solidarité spontanée sans attente d'un retour, leur bienveillance, la facilité de contact, les amoureux qui se tiennent par la main, leur manière d'être, de marcher…
Elle est cependant restée fâchée longtemps de constater qu'elle ne recevait pas le même traitement que son mari, que sa ressemblance avec les Malagasy suscitait et suscite toujours des interrogations sur ses origines. Elle a appris tout cela, elle a appris à lever le doute en malagasy, mais elle n'est toujours pas à l'aise avec ce « décalage ».
L'installation dans un autre pays est toujours une aventure et une découverte.
Ici, Sophie a aussi découvert le monde des « expatriés ». Et ce n'est pas rien non plus !
Sophie a vécu au Cameroun, chez elle, en France, chez elle aussi, en Guyane qui est aussi la France lointaine et qui est devenue chez elle encore, au Laos où le nombre des étrangers occidentaux est restreint, et à Madagascar depuis bientôt 4 ans, où le nombre des membres de la communauté (on emploie ce mot oui) vazaha est conséquent.
Elle a donc découvert cette « secte » étrange. Et elle a parfois encore du mal à la comprendre. Même si elle en fait partie. Même si elle s'en sent faire partie. Même si elle y a trouvé amitiés, fiestas et solidarité. Même si elle s'y est investie pour la faire vivre.
Est-ce l'expatriation qui exacerbe ainsi ce paraître, ce jeu de rôles qu'elle a du mal à saisir ? Est-ce l'étrangeté, au sens propre du terme, qui donne envie de sauver le monde ? Ou est-ce le luxe indécent dans lequel les « expat' » vivent ?
Oui le pays, et surtout ses habitants sont pauvres. Mais ne voir souvent que cela est agaçant à la fin ! Pourquoi ne pas voir le potentiel plutôt que les voitures qui tiennent avec des bouts de scotch ou les enfants qui jouent dans l'eau sale ?
Bref, vous l'aurez compris, l'aventure malgache de Sophie a suivi un chemin ascendant pas simple à l'arrivée (la sienne) où le moins qu'on puisse dire est que ce ne fut pas un coup de foudre. Aujourd'hui pourtant, Sophie aime Antananarivo, sans équivoque.
Est-ce parce qu'elle aime Tana que son regard a changé ? Ou est-ce parce que son regard a changé qu'elle aime Tana ?