Le rapport d’étonnement d’Amélie, arrivée de France il y a 4 ans.
Éléments recueillis par Cécile Criquet
Amélie, Française, est arrivée à Madagascar il y a 4 ans, avec son époux et ses 2 filles, en provenance de France où elle avait toujours résidé. Au bout de 3 jours, elle souhaitait rentrer chez elle, dans son petit village auvergnat. Heureusement que son mari a insisté…
Elle se souvient parfaitement bien de son plus grand étonnement, de son choc même : la misère et le quotidien des enfants dans les rues. Cela lui a sauté à la figure et elle ne s’y est jamais habituée. Ses multiples engagements l’ont cependant aidée à accepter et aller de l’avant. Mais nous reviendrons dessus plus tard.
Une première année difficile
Sa première année à Tana fut une année très difficile. La distance géographique avec sa famille, la distance entre ses attentes, ses habitudes, ses repères et la réalité ont été compliquées à gérer.
- Un emménagement où rien n’allait : pas grand-chose ne fonctionnait dans la maison suite à un dommage électrique dès l’arrivée, et pire, l’attente souvent déçue de la venue des spécialistes professionnels, pas toujours ni spécialistes, ni professionnels, ni ponctuels. Amélie a emménagé 3 fois avant de trouver sa maison idéale.
- Les coupures d’eau et d’électricité. Un classique. En France, dit-elle, lorsqu’on tourne un robinet, on s’attend naturellement à avoir de l’eau qui coule. Lorsqu’on appuie sur un interrupteur, on s’attend naturellement à avoir une lampe qui s’allume. Ce sont des gestes automatiques qui n’appellent aucun commentaire. Ces surprises désagréables au contact du robinet et de l’interrupteur lui ont souvent fait péter les piles. Et quel grand moment de solitude (au pluriel) lorsque, nue et savonnée, le robinet est muet ! Quel stress induit par le bip strident de l’onduleur annonciateur de coupure, puis le bip qui accélère jusqu’à être ininterrompu, signe qu’on vit les dernières secondes d’Internet… On ne se rend pas compte de la chance qu’on a d’avoir des services ailleurs, elle ne s’attendait pas du tout à cela.
- Un blocage psycho-géographique : Madagascar, une île ! Amélie pensait pouvoir aller à la mer tous les week-ends. Ben oui, les applications de localisation indiquent la mer à 200 km… En avion ? Elle a découvert les aléas de « Air Peut-Être » avec son lot d’annulations, de retards et un concept étrange bien à part, les vols avancés. Par contre, une fois la mer gagnée, au sens propre comme au figuré, c’est ma foi terriblement agréable. Dommage que Tana ne soit pas localisée à Diego.
- L’éternel bémol des embouteillages tananariviens. Je me demande s’il y a eu un rapport d’étonnement qui n’en faisait pas état…
- L’absence de perspective de travail. Alors ça, elle ne s’y attendait pas du tout de pas du tout. Et pour ses repères d’Occidentale, comme elle aime à le répéter, le travail c’est la socialisation. Sans travail, solitude assurée et vie sociale désertique. Heureusement que l’école de ses filles lui a permis de rencontrer d’autres parents !
Passée cette première année vraiment difficile, accompagnée de pas mal de litres de larmes, Amélie a vécu ici une de ses meilleures vies.
Ses engagements
Amélie m’a tout de suite parlé, longuement, de ses engagements. Ce sont eux qui ont peuplé sa vie sociale, ses journées, ses soirées, et son téléphone. Ce sont eux qui ont donné du sens à sa présence ici. 4 ans après, elle se dit que, finalement, elle n’a pas besoin de travailler. Pour socialiser. Pour être utile à la société. C’est un beau changement de point de vue, estime-t-elle.
Qui la connaît connaît sa capacité d’engagements : l’Association des Parents d’Élèves, Akamasoa, 2 400 Sourires, Graine de Bitume, Tana Accueil, ses amis !
Tanac d’abord : elle y a vite adhéré. Pas facile de se mettre dans le monde si particulier des expatriés. Elle y a rencontré de véritables personnages, des personnes qui sont devenues sa famille, des nouveaux et des anciens du pays, elle y a appris le quotidien grâce aux sorties et aux divers événements. Et elle en est devenue la trésorière et plus encore : elle a même animé le traditionnel marché annuel au profit de la commission caritative. Merci Tanac et merci Amélie !
Elle s’y est créé (entre autres) un noyau dur d’amis avec des fêtes mémorables. Elle a aussi connu la tristesse des départs. Et la surprise de constater que le monde est petit à force de croisements et de retrouvailles improbables. La vie d’expat, quoi.
Akamasoa ensuite, où elle s’est plongée. Elle y a découvert les vraies messes. Ce « n’est pas son truc » : à part les baptêmes et les mariages, elle ne connaissait pas. Le spectacle de la messe d’Akamasoa l’a toujours ravie. Elle vient d’assister à la dernière avant son départ avec une émotion immense. Elle y a autant pleuré que lors de sa première année à Madagascar. La boucle est bouclée. Akamasoa, c’était un moment de repos, de pause dans la vie quotidienne, et presque un travail avec la découverte de l’enseignement. Et puis le contexte est un peu différent des autres quotidiens à Tana.
2 400 Sourires encore. Un regret qui est aussi un espoir : il faudra qu’elle revienne pour voir le Village terminé et occupé. 2 400 Sourires et les maraudes du mercredi soir. Des maraudes qui l’ont beaucoup questionnée et dont elle ne ratait presque aucune. Quel sens cela a ? Qu’est-ce que ça va changer dans la vie de ces enfants ? Elle a eu du mal à accepter une réponse à court terme : c’est un moment de joie et d’amour que personne ne peut leur enlever. Amélie a compris, avec douleur, qu’elle ne pourrait en sauver aucun. Même si elle a souhaité en kidnapper un toutes les semaines. Malgré la confrontation difficile semaine après semaine au monde de la rue et à sa violence, il lui a toujours été plus difficile de quitter la maraude et de rentrer dans son confort immense, dans sa belle maison, que d’y aller.
Enfin, Graine de Bitume, une association dont elle loue le travail. Malheureusement trop loin de chez elle pour s’y engager au quotidien.
Pour terminer en beauté, Amélie a réussi à passer le relais de ses engagements. Tous. Ceux-ci lui ont permis de passer le cap paralysant de la pauvreté. Attention, elle n’est pas blasée, elle continue à la voir. Mais ses actions lui ont permis d’y apporter sa petite touche de générosité et d’empathie utiles. « Si chacun fait sa part, humainement parlant… » Et grâce à cela, elle a fini par adorer sa vie à Tana.
Ses trucs préférés ? Les marchés
Faire ses courses sur les marches d’Analakely, chiner à Mahamasina, écumer le Coum qui n’a plus aucun secret pour Madame Zanatany, envisager des projets couture au marché aux tissus d’Isotry, se perdre dans les petites rues de 67 ha et ses petites boutiques… Un régal pour Amélie. Elle enlève ses bijoux, enfile ses vieilles baskets et un pantalon confortable et zou, c’est parti ! Elle n’a pas encore réalisé sa véritable appropriation culturelle en adoptant les tongs au marché, mais qui sait ?
Un regret cependant : elle n’a pas appris tout de suite le malgache, et depuis qu’elle se débrouille kely kely, faire les marchés est devenu plus facile. Par contre, quelle ne fut pas sa déception, et son embarras, lorsqu’elle a voulu épater sa famille lors de vacances à Diego en employant le malgache de Tana… Ce n’est pas tout à fait pareil ! Étaient-ce ses rudiments, son accent, ou une autre langue qui ont fait échouer sa commande au restaurant ?
Encore des regrets : elle a raté le téléphérique et la descente de la Tsiribihina. Puisqu’on vous dit qu’elle devra revenir !
Elle n’a, en revanche, pas raté les bons restaurants de Tana. Restaurants qui ont bien écorné l’image misérabiliste de l’Afrique en France. Même si elle a conscience, toujours, d’en profiter grâce à sa situation ultra privilégiée…
Enfin, finissons par une faille temporelle vue de son regard d’Occidentale. Amélie a l’impression de n’être pas née à la bonne période. Du coup, le mode de vie à Madagascar, tel qu’il était en France il y a quelques décennies, l’a transportée. Elle ne cache pas son kif à monter dans une 4L ou une R5, et est aux anges si, en plus, la radio diffuse de « vieilles chansons d’avant ». Ces pas dans le passé la ravissent.
Bon vent Amélie !