« Le rapport d’étonnement » d’Assadillahi

Le rapport d’étonnement d’Assadillahi, arrivé à Tana en août 2024.
Éléments recueillis par Cécile Criquet

1re partie

Assadillahi (pour ceux qui le connaissent, Assad) est Mahorais d’origine comorienne, et son épouse est franco-sénégalaise. Il est arrivé à Tana il y a 18 mois avec son épouse et leurs enfants, après avoir vécu 20 ans dans l’Hexagone.

L’installation à Madagascar fut pour Assad à la fois un retour dans la zone océan Indien et une façon de renouer avec son histoire familiale. En effet, dans sa famille, presque tous ont fait un séjour à Madagascar, considérée comme une « terre enchantée », et le malgache est abondamment parlé aux Comores et à Mayotte. Il n’a pas tout de suite compris pourquoi les siens l’enviaient de s’installer sur la Grande Île…

Le froid tananarivien

Le 15 août 2024 est une date dont toute la famille se souviendra : le jour de leur arrivée à Antananarivo.

Malgré les conseils (soûlants, ont-ils trouvé !) et les lectures préalables au départ, ils se sont dit « le froid, on connaît, ça va », et sont donc arrivés avec un fin duvet d’une grande enseigne parisienne à la mode. À leur arrivée dans leur appartement d’Ambatobe, ils ont senti le froid passer ! Ils ont filé dans un supermarché acheter des couettes, qui se sont révélées à leur tour insuffisantes. Ils étaient tous les 4 transis de froid. Perturbés par la chaleur de midi et par ces amplitudes thermiques, leur stock de beurre de karité a fondu en quelques jours à force de tenter d’empêcher leur peau de peler… Le froid tananarivien fut son premier étonnement.

Familier, émerveillant, déroutant

  • Les petites ruelles, les boutiques de rue, l’emploi des couleurs, les badauds qui s’agitent dès le matin lui ont tout de suite été familiers. Une réminiscence du Sénégal.
  • Les rizières dans la ville l’ont émerveillé.
  • La montée sur Ambatobe avec sa petite route sinueuse l’a stupéfait.
  • La vision du Lycée français l’a surpris : quoi, ce n’est que ça ? En bon citadin, il s’attendait à un bâtiment colossal. Puis il s’est remémoré les écoles de son enfance et de son adolescence à Mayotte : la même succession de bâtiments épars dans la cour.
  • Les véhicules qui passent à côté de soi comme si on n’existait pas, dans la rue entre le LFT et Leader Price, l’ont effrayé.
  • Monter dans une 4L a un parfum d’enfance, mais en ressortir avec l’impression d’avoir voyagé dans le compartiment moteur, c’est quelque chose !
  • Rouler sur un nid-de-poule (d’autruche, voire d’éléphant) avec le sentiment d’avoir les fesses posées sur la roue qui vient de sauter est une expérience saisissante !
  • Le vouvoiement ponctué de « Monsieur » (beaucoup) de la dame de ménage rencontrée en entretien l’a troublé.

La présence de personnel de maison fait d’ailleurs l’objet de nombreuses conversations, ici comme avec les proches en France. Pourquoi confier à d’autres ce qu’on a toujours fait soi-même ? Est-ce normal d’avoir quelqu’un à son service, tels des parvenus ? Va-t-on finir par s’y faire ? (Suspense vite gâché : oui, bien sûr !)

Déconstruire ses acquis

Il allait falloir cesser de penser comme en France, apprendre à déconstruire ce qui est considéré comme acquis. Ici, le S.A.V. n’est pas toujours assuré. Au sens propre comme au figuré. Par exemple, en France on peut faire sa liste de courses à l’hôpital ; ici, on n’est jamais sûr d’en sortir. De l’hôpital.

Ici, il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Il s’agit d’être en alerte permanente, par exemple vérifier régulièrement le niveau de la cuve d’eau… Mais à l’inverse, Assad apprécie un allégement des contraintes, comme le permettent le personnel de maison (oui, oui) ou le ramassage scolaire devant la porte (littéralement).

LE bémol : la misère

Après l’émerveillement et l’étonnement perpétuels des premiers mois, force est de constater LE bémol : la misère. La côtoyer d’aussi près au quotidien est une tristesse permanente dont Assad et sa famille ont du mal à se détacher.

Assad connaissait la pauvreté à Mayotte. Il a appris à Madagascar la différence entre pauvreté et misère. Il distingue désormais : « Madagascar n’est pas un pays pauvre, mais un pays avec des pauvres ». Une misère installée là depuis longtemps et dont il ne voit pas le bout. Madagascar est pour Assad un pays à l’image de ses routes : cassé.

Il a espéré que cette misère omniprésente se ferait moins chagrine en sortant de cette grande ville façon Tintin au pays des Soviets : un joli décor en carton, qui prend l’eau, prêt à brûler, rongé par les rats. La route de Mahajanga puis, plus tard, Morondava ont tué cet espoir. Terres calcinées, pelées, grises de cendres, parsemées ici et là de feux de brousse, paysages désolés. Villes côtières qui s’effritent, qui s’effondrent. Des bâtiments coloniaux au charme suranné mais décrépits, qui ne devraient plus être là.

Et toujours la même question : mais que se passe-t-il dans ce pays si beau, si grand, si grandiose, si morcelé ? Un pays plein de petits pays dans le pays. Il faudrait avoir plusieurs vies pour en voir toutes les facettes, tous les territoires.

Assad a du mal à s’arrêter de parler de ce beau pays qui l’a accueilli. Il y a tellement de belles choses qui continuent à le faire rêver, il a envie d’aller plus loin encore : les 10 bacs, le train… Un côté aventure qui compense la réalité misérable des Malgaches.

2e partie

Assad avait tellement à dire qu’il a fallu deux numéros de la lettre pour recueillir tous ses étonnements : impossible de l’arrêter ! Les adjectifs récurrents dans son récit sont « saisissant », « touchant » et « troublant ». Continuons de l’écouter.

Les routes

Nous avions terminé la première partie avec les routes, nous recommençons avec elles.

Les routes de Madagascar ont réconcilié Assad avec la route. Lui qui n’aimait pas (et en faisait peu) les longs trajets, il prend désormais la route en France sans regarder les kilomètres défiler. Comme quoi les temps de trajet conséquents ici ont du bon ! Avantage annexe à la beauté inouïe des routes malagasy. Des routes où parfois un éléphant n’aurait pas détonné, des routes qui serpentent sur une autre planète, comme dans un monde perdu ou un film, des routes parfois désertes, des routes impasses qui finissent dans la mer, des routes où la présence de camions rappelle le lien avec une ville lointaine, des routes où des personnes surgissent, traversent et disparaissent… Des regards mutuels alors, surpris des deux côtés : qui sont ces gens dans cette grosse voiture qui roule à vive allure ?

Interrogation sur la façon d’aborder les choses : ces 4x4 aux vitres fumées partout, comme dans un film de gangsters, des voitures comme marqueur de réussite. D’ailleurs, Assad et sa famille n’en ont pas. Ils savent qu’en en acquérant une, ils grimperaient d’un cran dans la hiérarchie sociale, mais n’en voient pas l’utilité.

En attendant, en ville, il a essayé les taxis-be. Sa grande taille l’en a dissuadé : les genoux sur le torse, les jambes en biais, les temps longs… Désormais il leur préfère les taxis brinquebalants.

Mora mora

L’envie d’aller plus vite aussi. Le piège occidental. Qui tranche avec les premiers mots appris ici : mora mora. Encore une interrogation : pourquoi vouloir aller si vite ? Nos conceptions du temps sont si différentes. Pourquoi ne pas essayer de voir cette confusion comme une possibilité de sortie de notre stress permanent, où routine rime avec rapidité ?

Religions et territoires

Sur les côtes, Assad a reconnu l’Afrique qu’il connaît, via le Sénégal. La mer, les villes secondaires façon stations balnéaires, la chaleur, les minarets et l’appel à la prière.

Ces derniers lui ont fait prendre conscience d’une présence religieuse mais silencieuse. Le christianisme est présent partout : les églises, les chants qui en sortent, les prières, les prêches au mégaphone. Mais pas de cloche. Appels silencieux. Et puis, les mosquées qui, ô surprise, sont privées ! La religion chacun dans son coin, dans sa communauté.

La religion, comme les quartiers, les habitations, la culture, les restaurants, les couleurs de peau, les territoires comme différents lieux de séparation. Une société scindée en différentes strates, parfois même hiérarchisées, analyse-t-il. Encore la notion de territoires dans le territoire, de petits pays dans le pays, de morcellements.

Un pays qui ne cesse de l’interroger, avec ce que cela lui renvoie, mais aussi avec ses contradictions et ses contournements. Il prend pour exemple les églises pleines le dimanche, essentiellement de femmes et d’enfants, pendant que les jeunes et les hommes profitent du toaka gasy malgré les sermons qui mettent en garde contre l’alcool. Lequel toaka gasy, mélangé à des fruits, devient rhum arrangé… et donc légal.

Le monde des vazaha

Enfin, la rencontre avec le monde des vazaha. Avec des « comme eux », au début, perdus dans toutes ces nouveautés. Puis avec d’autres. Et deux constats : le monde est si petit qu’il permet de recroiser des personnes rencontrées ailleurs, si loin. Et Madagascar ne met pas tout le monde d’accord. Il y a ceux qui s’y sentent bien et qui y sont heureux, c’est le cas d’Assad ; et il y a ceux qui y sont mal à l’aise, quelles que soient leurs expériences antérieures d’expatriation. Peut-être faut-il une certaine capacité à accepter, simplement accepter. Les bouchons, les coupures, la pollution, les routes interminables, l’insécurité sanitaire, la société morcelée…

Pourtant, il y a tellement de belles choses que cela ne l’empêche pas de continuer à rêver.

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